Oxalates et infections fongiques : le jeu de l’œuf et de la poule ?
Il est bien documenté que certaines espèces de champignons invasifs telles que Candida ou Aspergillus sont capables de produire des oxalates sous certaines conditions de culture.
Toutefois, il est beaucoup plus difficile d’estimer à quel point cette contribution est significative comparativement aux apports alimentaires ou à la synthèse endogène (la production d’oxalates par notre corps dans le cadre de l’élimination de certaines substances néfastes ou présentes en excès).
En effet, les études ([1, 2] par exemple) qui observent cette production d’oxalates contrôlent précisément les conditions de culture afin de favoriser celle-ci, et les champignons restent en contact durant 24h, 48h ou parfois 10 jours avec le milieu de culture. Il est très délicat de transposer cela aux conditions qui prévalent dans notre système digestif et d'en tirer des conclusions.
Dans les parties du tube digestif qui contribuent le plus à l’absorption des oxalates, estomac et intestin grêle, le bol alimentaire n’est en contact, partiel et relatif, avec l’infection fongique que durant quelques heures tout au plus, et les conditions y sont bien différentes de celles utilisées dans ces études qui cherchent à optimiser la production d'acide oxalique à des fins industrielles. Dans un contexte réel, le champignon est par exemple en concurrence avec nos enzymes digestives, nos cellules épithéliales et d'autres micro-organismes pour l'accès au glucose, et baigne dans un milieu nettement moins favorable que ces milieux de culture optimisés, où le champignon est pour ainsi dire placé en tête-à-tête avec sa nourriture dans les meilleures conditions possibles. Il est donc probable que la contribution des infections fongiques communes au pool total d’oxalates soit peu significative in vivo, même si cela n'a jamais pu être évalué précisément.
Cependant, il est démontré que dans certains tissus et sous certaines conditions, une infection fongique sévère et chronique puisse entraîner des dépôts locaux de cristaux d’oxalates, qui participent à la physiopathologie. Cela a par exemple été rapporté dans le contexte d’infection pulmonaire à Aspergillus chez un grand fumeur [3].
Dans la relation ambiguë entre infections fongiques et oxalates, un aspect qui est rarement discuté est celui de la contribution des seconds à la virulence des premières.
Dans une étude de 2011 [4], il a été démontré que les oxalates en concentration relativement élevée, mais qui reste réaliste dans un bol alimentaire, favorisaient la transition de Candida albicans vers une forme plus invasive et pathogène.
En effet, les champignons peuvent passer de levures à des formes filamenteuses (hyphes), beaucoup plus problématiques car capables de pénétrer les tissus et de créer des biofilms très résistants et chroniques.
En bloquant une enzyme-clé dans la production énergétique à partir du glucose, la pyruvate kinase (que nous possédons nous aussi), les oxalates réduisent la production énergétique (ATP) du champignon. Ce qui, à première vue, peut sembler une bonne chose s’avère être un jeu dangereux : lorsque Candida albicans manque d’énergie, il mute vers les formes invasives et devient d’autant plus problématique. C'est pour ces mêmes raisons que chercher à affamer le champignon par une diète sans glucides ressemble à une roulette russe : Candida peut envahir nos tissus pour y puiser sa nourriture.
La concentration en oxalates utilisée par les chercheurs dans cette étude est de 10 mmol/L dans le milieu de culture, ce qui correspond à environ 880-900mg/L. C’est une concentration facilement atteignable via l’alimentation : 100 gr. d’épinards lors d’un repas apportent 600 à 1100mg d’oxalates, qui se mélangent à un chyme d’environ 500ml à 1 litre, soit des concentrations de 600 à 2200mg/L. Il est probable qu’un contact de quelques dizaines de minutes à quelques heures soit suffisant pour entraîner la réaction de métamorphose invasive du champignon, qui est fondamentalement une réaction d’adaptation au stress, de survie, d'autant plus si le micro-organisme y est régulièrement confronté.
Un autre aspect que je souhaite rapidement évoquer est le suivant : les oxalates alimentaires en quantités élevées sont connus pour entraîner des lésions de la muqueuse intestinale et une inflammation tissulaire. Cela affaiblit l’hôte et facilite l’implantation et la prolifération des infections fongiques, qui peuvent accentuer une dysbiose.
Un dernier point à relever sur ce sujet : les cristaux d'oxalates servent de réservoirs à micro-organismes pathogènes, et peuvent être de véritables nids de réinfections et des lieux de repli pour ceux-ci et leurs biofilms. Cela a été démontré pour certaines bactéries formatrices de biofilms comme Gardnerella et les Enterobactericeae (auxquelles appartiennent notamment E.Coli) [5]. Si cela n'a pas été directement investigué pour les infections fongiques, leur capacité à former des biofilms polymicrobiens et à utiliser des surfaces minéralisées comme support rend la piste plausible.
Comme nous le voyons, la relation entre oxalates et infections fongiques est complexe et bidirectionnelle, et génère potentiellement un cercle vicieux. Il est à mon sens crucial d’éviter toute surcharge chronique d’oxalates alimentaires sur un appareil digestif fragilisé, et particulièrement en cas d’infection fongique. Cela ne doit toutefois pas mener à une paranoïa exagérée : il est strictement impossible d'éviter totalement les oxalates. Il est bien sûr pertinent de recourir en parallèle à d'autres mesures spécifiques visant à créer, en douceur, un terrain intestinal sain, défavorable aux champignons invasifs, seul garant d'une guérison à long terme.
Christian Petten
Sources
- Jasim, Amjad Ali, and Majid Kadhem Al-Shibly. "Sustainable Producing of Oxalic Acid from Aspergillus niger and Candida albicans Isolated from Environmental and Clinical Sources." Ecological Engineering & Environmental Technology25 (2024).
- Walaszczyk, E., Podgórski, W., Janczar-Smuga, M. et al.Effect of medium pH on chemical selectivity of oxalic acid biosynthesis by Aspergillus niger W78C in submerged batch cultures with sucrose as a carbon source. Pap. 72, 1089–1093 (2018). https://doi.org/10.1007/s11696-017-0354-x
- Limaiem, Faten et al. “Pulmonary aspergilloma with prominent oxalate deposition.” Clinical case reports 10,11 e6667. 27 Nov. 2022, doi:10.1002/ccr3.6667
- Bonhomme, Julie et al. “Contribution of the glycolytic flux and hypoxia adaptation to efficient biofilm formation by Candida albicans.” Molecular microbiology 80,4 (2011): 995-1013. doi:10.1111/j.1365-2958.2011.07626.x
- Schwaderer, Andrew L, and Alan J Wolfe. “The association between bacteria and urinary stones.” Annals of translational medicine vol. 5,2 (2017): 32. doi:10.21037/atm.2016.11.73
Réponses