Raymond Peat, PhD
C’était il y a bien une dizaine d’années, la première fois où j’ai atterri sur le site web de cet obscur Ray Peat, pour une raison qui s’est effacée de ma mémoire. Le personnage semblait revêtu d’une certaine aura, en tout cas d’après la manière dont quelques personnes parlaient de lui, et cela avait éveillé ma curiosité. Il était visiblement Dr. ce Raymond Peat. PhD. Docteur en biologie, spécialisé en physiologie. Ok pour le pédigrée.
Je me souviens avoir vaguement parcouru la liste d’articles sobrement proposés : œstrogènes, progestérone, CO2, cancer du sein… encore des œstrogènes… et d’autres articles aux titres peu engageants au premier abord.
J’ignorais à cette époque que le titre des articles de Ray Peat ne fait pas souvent honneur à la richesse de leur contenu. Et bien posé que j’étais au sommet du “Mont Stupide” de Dunning-Kruger, j'étais certain que ces discussions autour “d’hormones féminines” ne me concernaient pas, ni du reste ces histoires de CO2 ou de vieillissement. En fait, j’ignorais également beaucoup de ma propre ignorance. J’étais donc rapidement reparti.

Perceive, think, act
J’y suis revenu 2 ou 3 ans plus tard, interpellé par les fréquentes mentions et citations des travaux de Ray Peat que je voyais chez des gens qui proposaient des lectures non-conventionnelles de la santé. Cette fois, je me suis engagé dans la lecture d’un article au sujet des hormones. La densité d’éléments que je ne maîtrisais pas et qui me semblaient totalement hors des clous, c’est-à-dire qui ne collaient pas avec tout ce que j’avais appris jusque-là, m’avait poussé à penser qu’il s’agissait-là d’un enième huluberlu qui interprète “la Science” comme bon lui semble et raconte ce qui lui plait. Conforté dans mon jugement par le fait que l’article datait un peu, écrit il y a plus de 20 ans, j’avais à nouveau passé mon chemin, non sans avoir lu en diagonale deux ou trois autres pages. 2 essais, 0 goal. J’étais toujours en promenade autour du “Mont Stupide”... mais quand on y est, on ne le sait pas.
Il a fallu que l’eau coule sous les ponts pendant encore quelques années, et surtout que ma connaissance s’enrichisse sérieusement, pour que je puisse enfin mesurer l’immensité du savoir légué par Ray Peat.
Charismatique à sa manière, le personnage était revêtu d’une sorte d’aura très particulière, naturelle, certains diront même surnaturelle. Pourtant, Ray Peat a toujours été discret, humble et n’a jamais activement cherché à se vendre et à développer un business ou un culte autour de sa personne. Au contraire ! Toute sa vie durant, il a accompagné des milliers de personnes en errance médicale, répondant gratuitement à leurs courriers, puis à leurs emails. Il a vécu modestement les dernières décennies de sa vie au Mexique, principalement de la vente de ses livres, des abonnements à sa newsletter et de quelques brevets déposés sur des formulations de produits médicaux comme la progestérone transcutanée dissoute en solvant de tocophérols.
Je me souviens d’une interview où Danny Roddy lui demande “Que dites-vous lorsque quelqu’un vous dit qu’il mange selon la “Ray Peat Diet” ?”. Et Ray répond en rigolant avec sa sagacité habituelle “Oh, je lui demande ce qu’il mange !”. Car en effet, Ray Peat n’a jamais défini précisément une manière universelle de se nourrir. Il n’existe pas de “Ray Peat Diet”. Pourtant, de nombreux influenceurs ont caricaturé ses travaux et extrapolé certaines de ses déclarations jusqu’à en faire des modèles alimentaires rigides et universels. Alors que pour Ray, c’est toujours l’expérimentation individuelle qui doit primer : “Perceive, Think, Act” : percevoir, réfléchir, agir. Et cela, dans tous les domaines. Ray attachait une grande importance à l’expérimentation individuelle et à l’expérience clinique, qu’il considérait comme cruciales pour valider les hypothèses théoriques, aussi pertinentes soient-elles.

Une vision totale
Ce qui me frappe chez Ray Peat, c’est cette capacité, très rare et nécessitant des facultés hors du commun, à structurer intellectuellement une vision globale, totale, du vivant, et bien au-delà, de l’univers dans son ensemble en passant par la politique, les relations humaines ou les questions immatérielles. Mais là où Peat est pratiquement seul au-dessus de la mêlée, c’est qu’il parvient, de cette vision aérienne de la biologie et de l’univers, à en extraire des conseils simples et pratiques pour la ménagère, tels que la fameuse salade de carotte crue, pour des raisons dont la profondeur dépasse totalement le lecteur non-initié à ses travaux.
Ray Peat a également toujours souhaité que les soins puissent être accessibles aux plus modestes, et il s’est toujours battu pour mettre en avant les méthodes simples, efficaces et peu coûteuses, ce qui, évidemment, n’est pas du tout dans l’intérêt de l’industrie pharmaceutique et du système médical occidental qui y est complètement assujetti. Faut-il dès lors s’étonner si Ray n’a jamais eu droit aux feux des projecteurs ?
De nos jours, la vision de Peat est trop souvent singée, que ce soit par des influenceurs qui prétendent “faire du Ray Peat” sans jamais avoir lu un seul de ses travaux, où à l’opposé par ceux qui le critiquent sur la base de la caricature qu’en font les premiers.
Les grands contours
Je ne prétends pas vous donner ici une vision exhaustive de ses travaux. J’ai probablement encore matière à étudier ceux-ci pour de nombreuses années de mon côté. Je vous présente ici ma compréhension du corps névralgique de ses idées (en me limitant à l'aspect santé), et quelques aspects non-conventionnels qui en découlent :
- L’énergie et la matière sont interdépendantes à tous les niveaux.
- Cela implique que l’énergie structure la matière et que la matière structurée permet un “flux” d’énergie efficace.
- Un être vivant est une structure organisée et dissipative, qui se maintient en équilibre dynamique loin de l’entropie maximale grâce à un flux constant d’énergie à travers sa structure, ce qui permet le maintien de celle-ci, sa régénération ou son développement (complexification). Si pour une raison ou une autre, le flux d’énergie est insuffisant ou bloqué, la structure se dégrade : c’est le “vieillissement” de l’organisme, puis la mort et le retour vers l’entropie maximale (la mort survient bien avant cette dernière).
- Chez les êtres vivants, certaines molécules jouent des rôles de stabilisation, de structuration et de différenciation cellulaire (anentropie), d'autres des rôles d'excitation, de prolifération, de destructuration et de dédifférenciation (entropie). Ces-dernières sont nécessaires sporadiquement, ou à des étapes-clés de la vie cellulaire ou de celle de l'organisme, mais leur dominance sur les premières, induite par un environnement défavorable, est extrêmement néfaste, vecteur majeur de dégénération et de vieillissement.
- Les “hormones sexuelles” (progestérone, testostérone, œstrogènes etc.) ne sont pas seulement “sexuelles” et sont beaucoup plus que des hormones. Elles influencent directement la structure, bien au-delà de l’activation des récepteurs stéroïdiens.
- Le vieillissement n’est pas “génétiquement programmé”, ni la mort du reste, dans la vision de Peat.
- Le CO2 est crucial au bon fonctionnement des organismes vivants, et des niveaux adéquats, relativement élevés, dans l’organisme sont promoteurs majeurs de santé.
- Le repos et le sommeil sont des états "hautement énergisés" : les niveaux d'énergie disponible y sont élevés et permettent la stabilisation et la régénération. L'excitation cellulaire abaisse les niveaux d'énergie disponible. Lorsque ses niveaux d'énergie sont faibles, une cellule n'est plus en mesure de se stabiliser ou faire face à la toxicité ou aux carences : cela entraîne des dommages et une dégénérescence. Ainsi, l'excitation cellulaire sur un organisme déjà très fatigué est extrêmement néfaste. Peat estime que dans de tels contextes, il est prudent et même crucial de mettre en place une "inhibition protectrice" face à cette excitation et des conditions favorables, avant même de songer à augmenter le flux d'énergie (production et utilisation de l'énergie).
- La linéarité est l’exception dans les mécanismes biologiques. Autocatalyse et hystérésis y sont la règle : La plupart des mécanismes qui articulent et régulent le vivant ne sont pas linéaires ou sujets à la rétro-inhibition, mais plutôt à l’auto-amplification par rétroaction complexe. C’est un point crucial et les conséquences en sont énormes pour nous, sur notre chemin de santé. En vulgarisé : les “cercles vicieux” ou “cercles vertueux” sont partout dans le fonctionnement des êtres vivants, et la plupart des processus qui structurent et régulent la vie ne freinent pas automatiquement leur propre progression (comme le ferait une rétro-inhibition), mais au contraire ont tendance à s’auto-renforcer, parfois jusqu’à des bascules majeures.
- Ce qui est logique d’un point de vue évolutionniste peut donc s’avérer dommageable à titre individuel et à l’échelle d’une vie. De forts stress peuvent orienter ("programmer") le fonctionnement métabolique d’un individu, et de sa descendance, sur un mode altéré, suboptimal. Si l'environnement est perçu comme peu favorable, la biologie favorise un fonctionnement plus simple, plus économe, un retour vers des mécanismes primitifs et une forme, métabolique et structurelle, moins complexe. Par prudence évolutionniste, ces modulations laissent des marques profondes dans l'organisme (hystérésis). Ces modulations sont transmises aux générations suivantes (hérédité épigénétique), car la lignée s'attend à rencontrer à nouveau ces conditions défavorables. Inverser la vapeur requiert une impulsion puissante : une accumulation de signaux opposés, cohérents et répétés, capables de restaurer progressivement la confiance biologique et la structure.
- Cette vision globale s’appuie sur les travaux fondamentaux de Gilbert Ling, Vladimir Vernadsky, Albert Szent-Györgyi, Hans Selye, Otto Warburg, Ilya Prigogine, Stanley Fox, Félix Z. Meerson et quelques autres.
Des idées non-conventionnelles
Ray Peat a basé ses recherches à la fois sur les travaux scientifiques modernes, mais aussi sur l’immense littérature scientifique d’avant l’ère numérique, qui était disponible uniquement dans des recueils scientifiques au format papier, souvent très difficiles à consulter aujourd’hui, une grande partie n’ayant jamais été numérisés, ou parfois seulement partiellement. Il a également passé du temps en URSS, parlait couramment le russe, et a pu ajouter à ses recherches cette littérature scientifique méconnue en occident. En somme, il a pu développer en grande partie son savoir au-delà du plafond de verre imposé à la recherche occidentale par les intérêts financiers ou idéologiques des uns et des autres.
C’est grâce à tout cela et à son esprit libre de dogmes qu’il a pu mettre le doigt, plusieurs décennies avant que cela ne devienne populaire, sur des aspects tels que la problématique majeure des huiles de graines et de noix, la toxicité de certains végétaux considérés comme des “superaliments”, le fléau de la “dominance oestrogénique” et bien d’autres sujets.
Finalement, pour brosser un tableau plus complet de Peat, il faut mentionner qu’il a enseigné des classes de biologie et physiologie dans de nombreuses universités américaines et surtout qu’il a mené lui-même, et publié, des recherches scientifiques en biologie. Certains de ses travaux sont accessibles sur internet.
Ses ressources
Il n’y a pas meilleure façon pour essayer de saisir la vision de Ray Peat que de lire ses travaux, ou d’écouter ses interventions dans des podcasts et conférences enregistrées :
- Sur son site web raypeat.com vous trouvez de nombreux articles gratuits et très denses, certains présentant des dizaines de sources.
- Il est possible de consulter ou télécharger une grande partie des archives de sa newletter, qu’il a tenu durant plusieurs décennies, et qui est constituée de centaines d’articles d’une grande valeur.
- Ses ouvrages sont en cours de réédition par sa compagne Katherine. Le premier, Nutrition for Women, est disponible sur amazon.
- Peat a pris part à plusieurs épisodes du podcast Generative Energy de Danny Roddy aux côtés de Giorgi Dinkov. Il a également été interviewé par David Gornoski, Kitty Blomfield et bien d’autres.
- Une interview de plus de 7h, en 2 parties, est disponible sur Youtube. Il y aborde énormément de sujets et parle de sa vie.
- Le site expulsia.com référence une grande partie de ses travaux, écrits et interviews.
Sa vie privée et ses ennuis de santé
Ray Peat était plutôt discret sur sa vie personnelle et sa santé. À plusieurs reprises, il a toutefois évoqué de sérieux problèmes de thyroïde depuis son enfance, qui faisaient visiblement suite à un scanner de la région du cou qui aurait “mal tourné”, l’appareil aurait été mal calibré et le rayonnement aurait fortement abîmé sa glande thyroïde. Il a mentionné subir très fréquemment de petits arrêts cardiaques, de quelques secondes, des suites de cette hypothyroïdie sévère induite par erreur médicale. Il a aussi expliqué que dans sa quarantaine il était dans une piètre santé, avant de comprendre, grâce à ses recherches, que ses problèmes provenaient de sa dysfonction thyroïdienne sévère, et de pouvoir ainsi se remettre autant que possible sur pieds. Ray Peat est resté très vif intellectuellement jusqu’à sa mort à 86 ans en 2022.
Selon des informations provenant de membres de sa famille, il serait décédé dans son sommeil. Des spéculations circulent sur la possibilité d'un arrêt cardiaque, car c’était un problème récurrent chez lui, qu’il devait contenir avec une supplémentation précise, plusieurs fois par jour, en hormones thyroïdiennes. Un proche de la famille a mentionné que Ray Peat était en bonne santé au moment de son décès, et que les médecins n'avaient pas trouvé de cause évidente. Aucune confirmation officielle n'a toutefois été donnée.
En résumé, je le vois comme un personnage exceptionnel, un des grands penseurs de ces dernières décennies, dont le leg alimentera encore longtemps recherches et débats. Il est assurément quelqu’un qui mérite d’être lu et écouté, pour élargir son champ de réflexion, ou pour s’inspirer de sa liberté d’esprit et de la manière dont lui-même construisait sa pensée et articulait ses propres recherches.
Réponses